Violences sexuelles sur les enfants: l'Etat doit mettre fin à la "fabrique" des agresseurs, disent des psychiatres

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Dans une manifestation pour le soutien à l'aide à l'enfance, à Paris le 15 mai 2025
Dans une manifestation pour le soutien à l'aide à l'enfance, à Paris le 15 mai 2025 ( Anne-Christine POUJOULAT / AFP/Archives )

Quatre agresseurs sexuels d'enfants sur dix, et même sept sur dix lorsqu'ils sont mineurs, sont d'anciennes victimes: une politique publique de dépistage et de prise en charge précoce aiderait à éviter la reproduction massive de ces violences, estiment les psychiatres spécialisés.

Une proposition de loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants, réclamée par une forte mobilisation citoyenne, doit être examinée à l'Assemblée en septembre-octobre: elle devra s'attaquer à cet aspect, disent-ils.

"Un enfant qui a subi des agressions sexuelles dans son milieu familial, sera susceptible de montrer son sexe, faire des attouchements sur d'autres enfants: 30% à 40% des agresseurs sont d'anciennes victimes", dit à l'AFP la Pr de psychiatrie et d'addictologie Florence Thibaut (CHU Cochin) et cela monte à 70% pour les mineurs auteurs de violences sexuelles.

Avoir subi des violences sexuelles enfant multiplie par 3,5 le risque d'en commettre pour les hommes - et par 4,5 le risque d'en subir à nouveau, pour les femmes -, selon une étude publiée dans The Lancet en 2017.

Cela est surtout dû à une absence de prise en charge, a montré une autre étude (Pediatrics, 2016).

Car ces violences sont souvent tues, les agresseurs sexuels - dans 9 cas sur 10 des hommes - faisant très majoritairement partie de la famille et de l'entourage: il s'agit des pères (27%), des frères (19%), des oncles (13%), des amis des parents (8%), des voisins (5%), a documenté la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) en 2023.

Il s'agit d'hommes "de tous les milieux sociaux", souvent "bien insérés socialement": il faut cesser de voir ces violences comme des "anomalies marginales", soulignait récemment le psychiatre Antoine Pelissolo dans Le Monde.

Dans la famille de Jérôme Barella, poursuivi pour meurtre et viol sur mineur sur Lyhanna, fillette de 11 ans, son frère et son père sont eux aussi mis en cause pour des faits pédocriminels.

"Identifier une victime c'est identifier un agresseur, et le plus souvent d'autres victimes de cet agresseur... mais aussi possiblement ceux qui l'ont agressé, lui: il faut repérer tout le monde", explique Muriel Salmona, psychiatre spécialiste du psychotrauma, auteure de "Enrayer la fabrique des agresseurs sexuels" (Ed Dunod).

Prise en charge gratuite

Avoir subi enfant, des abus, et n'avoir été ni protégé - 74% des plaintes sont classées sans suite - ni soigné, est terrorisant: ces violences colonisent le psychisme (flashes, cauchemars...). Certaines victimes chercheront à s'"anesthésier, se dissocier (se déconnecter émotionnellement, ndlr) en agressant" à leur tour, analyse-t-elle.

"Or une prise en charge des enfants agresseurs centrée sur leur mémoire traumatique est très efficace", dit à l'AFP la Dr Salmona, ex-membre de la Ciivise.

En France 160.000 enfants chaque année - un toutes les trois minutes -, subissent un inceste ou des violences sexuelles.

Pour la Pr Thibaut, si l'Etat mettait en place un "dépistage systématique à plusieurs étapes de la vie" et une "prise en charge gratuite des victimes comme des auteurs, il y aurait moins d'agresseurs".

"Cela fait 40 ans qu'on demande en vain un numéro vert anonyme et gratuit, accessible 24h/24 et de grandes campagnes de prévention", dit-elle.

Créée en 2019, par les Centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (CRIAVS), la ligne d'écoute anonyme Stop n'a que "des petits moyens" et "un numéro compliqué à mémoriser" (08 06 23 10 63), pointe la psychiatre.

L'Allemagne, elle, propose depuis 2005 une "prise en charge confidentielle", "avant tout passage à l'acte", aux personnes attirées par des enfants, ce qui leur envoie un "message clair": s'ils ne sont "pas responsables de certaines de leurs pulsions ou obsessions", ils sont "responsables de leurs actes et doivent demander de l'aide" rapporte le Pr Pelissolo.

Il appelle à faire du problème une "cause nationale sur la durée" avec des financements dédiés.

Des traitements existent, médicamenteux: anti-androgènes qui font baisser la testostérone-et thérapies comportementales, précise la Pr Thibaut. Mais pas les moyens, ni la formation des professionnels.

"On ne voit les patients qu'une fois par mois, voire par trimestre: avec peu de moyens, on ne fait pas de miracles", dit-elle.

Pour le Pr Pelissolo, "une société mature ne se contente pas de dénoncer et punir après coup", elle "se donne les moyens d'empêcher que les crimes aient lieu".

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