D'une lettre chiffrée napoléonienne au big data, l'IA bouscule la recherche historique

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La reproduction d'une lettre de guerre codée remise à l'un des généraux de Napoléon, aux archives militaires du château de Vincennes, près de Paris, le 15 octobre 2026
La reproduction d'une lettre de guerre codée remise à l'un des généraux de Napoléon, aux archives militaires du château de Vincennes, près de Paris, le 15 octobre 2026 ( Anne-Christine POUJOULAT / AFP )

Napoléon ordonna qu'une missive de guerre soit rédigée en code, créant une énigme irrésolue pendant plus de 200 ans, jusqu'à ce que l'IA la déchiffre en quelques heures.

Pour décrypter des correspondances ou faire parler des papyrus antiques carbonisés, l'intelligence artificielle (IA) ouvre de nouvelles pistes pour la recherche historique.

Carter Church, un ingénieur en intelligence artificielle de 27 ans, a ainsi déchiffré une lettre du XIXe siècle adressée à l'un des généraux de Napoléon.

Le message secret de 1809, détaillant les positions des troupes françaises et alliées, avait été publié dans une archive universitaire en ligne.

Sans outils numériques, la tâche aurait pu prendre des semaines, mais un modèle d'IA développé par OpenAI, le créateur de ChatGPT, en est venu à bout en seulement six heures, explique l'ingénieur. "Ce que l'IA apporte surtout, c'est la persévérance", dit-il à l'AFP.

Longtemps condamnés au silence, les papyrus d'Herculanum carbonisés par l'éruption du Vésuve en l'an 79 commencent aussi à révéler leurs secrets. Trop fragiles pour être déroulés sans risquer d'être détruits, les rouleaux sont scannés aux rayons X puis analysés par l'IA, qui fait apparaître l'écriture et permet de lire les contenus.

En juin, des chercheurs ont annoncé le premier dépliage virtuel complet d'un papyrus conservé à la Bibliothèque nationale de Naples. Le texte révélé est un "traité stoïcien consacré à l'éthique", explique à l'AFP Federica Nicolardi, professeure associée de papyrologie à l'université de Naples.

Le fondateur du site web Cryptiana, Satoshi Tomokiyo, à Tokyo, le 7 octobre 2026
Le fondateur du site web Cryptiana, Satoshi Tomokiyo, à Tokyo, le 7 octobre 2026 ( Andrew CABALLERO-REYNOLDS / AFP )

Avec le projet "Back in time", en France l'Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria) réunit historiens, cryptographes et spécialistes de l'IA pour mettre au point un outil spécifiquement capable de transcrire et déchiffrer d'anciennes correspondances, diplomatiques ou militaires chiffrées.

Des milliers de documents cryptés afin d'empêcher qu'un message intercepté par l'ennemi puisse être compris, composés de triangles, cercles ou de signes inventés, dorment ainsi dans les archives européennes.

"Il y a des siècles entiers pour lesquels on est complètement dans les nuées", explique à l'AFP Cécile Pierrot, cryptographe à l'Inria et responsable scientifique du projet.

Les chercheurs veulent encore améliorer la performance du modèle, mais avec cette avancée technologique, Cécile Pierrot espère apporter "une connaissance, un éclairage bien plus large sur l'histoire".

"Facebook du passé"

La reproduction d'une lettre de guerre codée remise à l'un des généraux de Napoléon, aux archives militaires du château de Vincennes, près de Paris, le 15 octobre 2026
La reproduction d'une lettre de guerre codée remise à l'un des généraux de Napoléon, aux archives militaires du château de Vincennes, près de Paris, le 15 octobre 2026 ( Anne-Christine POUJOULAT / AFP )

Dans les sciences historiques, l'intelligence artificielle provoque un autre bouleversement : celui de l'échelle.

Le projet Midrash, porté par l'École pratique des hautes études-PSL, utilise l'IA pour transcrire des millions de pages de manuscrits et constituer ainsi d'immenses corpus interrogeables sur la culture juive.

"On transcrit 10 millions de pages de manuscrits hébreux. C'est gigantesque. Il n'y a aucun être humain qui pourrait traiter une telle quantité", affirme Daniel Stökl Ben Ezra, directeur d'études en sciences historiques à l'École Pratique des Hautes Études de Paris.

Les textes ainsi numérisés alimentent des bases de données géantes permettant d'effectuer des recherches dans des corpus autrefois inaccessibles.

Le chercheur compare cet ensemble à une sorte de "Facebook énorme du passé". Les historiens peuvent y faire apparaître des liens entre des personnes, des lieux, des textes ou des idées dispersés dans des millions de documents.

Ainsi, des fragments de la Genizah du Caire, un ensemble de manuscrits juifs dispersés dans le monde, ont pu être rapprochés.

Une révolution méthodologique qui touche aussi les archives de Notre-Dame de Paris : dans le cadre du projet e-NDP, une équipe de chercheurs a entraîné une IA pour transcrire 14.600 pages en latin de registres médiévaux du chapitre de la cathédrale.

Avec un taux de reconnaissance des caractères compris entre 88 % et 94 % selon les volumes, ce travail a notamment fait émerger des informations sur le quotidien de la cathédrale, ses travaux, son personnel ou encore la prise en charge des enfants abandonnés, explique l'historienne Julie Claustre, qui porte le projet.

Effectuer le même travail manuellement aurait demandé "plusieurs dizaines d'années", estime-t-elle.

Mais "ce n'est pas juste un gain de temps", sur de tels corpus, l'automatisation "rend possible des enquêtes qui n'étaient pas possibles antérieurement, ça transforme les conditions de la recherche".

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