Aux Philippines, l'angoisse d'une tribu face à un projet IA américain
Depuis des générations, la tribu des Aetas vit au milieu de prairies à une centaine de kilomètres de Manille. Elle est aujourd'hui menacée d'expulsion en raison d'un vaste projet de pôle technologique à l'initiative des Etats-Unis.
Faute de consultation préalable, la cheffe autochtone Petronila Munoz ne sait pas quelle partie des terres de sa tribu sera affectée: "Que va-t-il nous arriver ? C’est notre plus grande interrogation", se désole-t-elle, rencontrée par l'AFP dans la salle de réunion traditionnelle de sa tribu.
En avril, les Etats-Unis ont annoncé que les Philippines avaient rejoint Pax Silica, une initiative lancée en décembre pour arrimer les alliés de Washington à ses chaînes d'approvisionnement technologiques, dans un contexte de forte demande liée à l'intelligence artificielle.
Les Philippines ont désigné un site de 1.620 hectares à New Clark City, dans la province de Tarlac au nord-ouest de Manille, pour y implanter un pôle industriel destiné à produire des composants haut de gamme destinés aux centres de données, espérant attirer jusqu'à 70 milliards de dollars d'investissements et créer environ 190.000 emplois.
Pour environ 1.000 Aetas, la perspective d'un déplacement est réelle.
Aucun titre foncier
En juillet, la société d'Etat BCDA les a avertis que leur terre pourrait se trouver affectée.
Selon Petronila Munoz, l'entreprise leur a ordonné de partir d'ici décembre et de se réinstaller à 16 kilomètres, contre 30 pesos (42 centimes) par mètre carré, une offre refusée.
"Nos vies, nos moyens de subsistance et notre culture sont liés à cette terre ancestrale", déplore la cheffe.
BCDA a refusé de répondre à des questions spécifiques concernant la situation des Aetas et a refusé d'accorder l'accès aux données géospatiales du site.
Devant le Sénat, le président de l'entreprise, Joshua Bingcang, a rappelé que la tribu vivait sur des terres domaniales, sans détenir aucun titre foncier.
Face aux inquiétudes d'associations quant à l'impact environnemental, notamment la demande en eau et en électricité dans un pays où les coupures de courant sont fréquentes, M. Bingcang a répondu que les investisseurs seraient tenus de construire leurs propres réseaux.
Interrogé par l'AFP, le département d'Etat américain a assuré que le projet prendrait en compte "les études environnementales, hydriques, énergétiques et d'impact sur la population".
Investissements étrangers
Malgré les inquiétudes sur les approvisionnements électriques du projet, Alvin Camba, directeur de la recherche dans une entreprise spécialisée dans les chaînes d'approvisionnement et l'évaluation des risques, souligne que les investisseurs pourraient être encouragés à y participer par la proximité entre Manille et Washington.
Le mois dernier, des informations des presse ont indiqué que Washington avertissait les pays participants de la Pax Silica qu'ils pourraient en être exclus s'ils rejoignaient un cadre rival soutenu par Pékin.
"C'est là qu'intervient l'avantage des Philippines. Les Philippines sont le pays d'Asie du Sud-Est le moins touché par les capitaux chinois", relève M. Camba, interrogé par l'AFP, estimant que le pays offrirait aux entreprises étrangères la possibilité de "se détacher" de la Chine.
L'économiste Calixto Chikiamco y voit une opportunité de monter en gamme: "Nous devons nous ouvrir aux investissements étrangers afin que le transfert de technologie (vers les Philippines) puisse avoir lieu.
"Sacrifices"
BCDA mène des consultations à Tarlac et dans les provinces voisines, mais n'a pas encore tenu de discussions avec la tribu de Mme Munoz, regrette cette dernière: "J'aimerais qu'ils nous écoutent. Ils ne font que parler entre eux", affirme-t-elle, ajoutant craindre que les membres de sa tribu n'aient pas accès aux nouveaux emplois promis par Pax Silica.
Bien que partisan du projet, Calixto Chikiamco estime que le gouvernement fait "un travail épouvantable" pour expliquer les avantages et les compromis.
"Tous les pays qui ont (...) donné un coup d'accélérateur à leur développement ont dû faire des sacrifices", plaide de son côté Alvin Camba, tout en appelant les autorités à la transparence.
Mais Petronila Munoz, âgée de 63 ans, espère être enterrée dans le cimetière traditionnel de sa tribu et dit refuser de quitter ses terres, même si une pelleteuse rasait sa maison: "Pourquoi est-ce que nous qui devrions faire des sacrifices pour le type de développement qu’ils souhaitent ?"
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