Climat : face à la grogne de l'industrie, l'Europe révise son marché du carbone

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la Commission européenne a proposé vendredi d'assouplir sa tarification du carbone, pilier de la politique environnementale de l'UE, au cœur d'une bataille féroce entre Etats, industriels et ONG
la Commission européenne a proposé vendredi d'assouplir sa tarification du carbone, pilier de la politique environnementale de l'UE, au cœur d'une bataille féroce entre Etats, industriels et ONG ( EMMANUEL DUNAND / AFP/Archives )

Une trajectoire moins exigeante pour les industriels : la Commission européenne a proposé vendredi d'assouplir son marché du carbone, au grand dam des organisations environnementales qui dénoncent une remise en cause d'un des piliers de la politique climatique de l'UE.

Pour répondre à la grogne de l'industrie chimique allemande, de pays d'Europe centrale et de l'Italie, Bruxelles a mis sur la table une série de concessions, soumises aux Vingt-Sept et aux eurodéputés pour une négociation qui devrait durer plusieurs mois.

Dans l'ensemble, l'industrie européenne serait ainsi autorisée à émettre plus longtemps du CO2 et à un coût moindre que ce qui était prévu jusqu'à présent.

S'ils s'engagent à se décarboner, les industriels pourront notamment bénéficier plus longtemps de quotas carbone gratuits. Leur suppression totale interviendrait en 2038, contre 2034 dans le système actuel.

De plus, les entreprises auront la possibilité d'acquérir à partir de 2036 des crédits carbone internationaux en finançant des projets de décarbonation en dehors de l'UE qui seraient pris en compte dans la baisse de leurs émissions.

Le commissaire européen en charge du climat, Wopke Hoestra, a revendiqué une approche plus "favorable aux entreprises" et "astucieuse", afin d'atteindre collectivement la neutralité carbone en 2050.

Les organisations environnementales ont quant à elles fustigé un renoncement européen.

"La Commission cède face aux entreprises à la traîne" en matière de décarbonation, déplore Duncan Woods, du Bureau Européen de l'Environnement, un collectif d'ONG.

Il y a plus de vingt ans, l'Union européenne a mis en place ce marché des quotas d'émissions carbone (ETS), outil pionnier dans la lutte contre le dérèglement climatique.

Pour couvrir leurs émissions de CO2, les industries les plus énergivores (sidérurgie, ciment, chimie...) et les producteurs d'électricité doivent acheter des "permis de polluer", selon le principe du pollueur-payeur. Le prix de la tonne de CO2 varie et s'établit autour de 80 euros actuellement dans l'UE.

Le total des quotas carbone disponibles sur le marché baisse au fil du temps pour inciter les industriels à émettre moins. Pour les accompagner dans leur transformation, des quotas gratuits sont alloués: ceux que la Commission veut prolonger, tout comme elle entend réduire moins vite que prévu l'ensemble des quotas disponibles sur le marché.

Doubler l'électrification

Pour montrer que ses ambitions climatiques demeurent, l'UE a aussi dévoilé vendredi son objectif, non contraignant, de doubler la part de l'électricité dans la consommation finale d'énergie en 2040, pour atteindre 46%.

Depuis plusieurs années, l'Europe stagne autour de 23%, car l'électricité coûte nettement plus cher que le gaz et parce que l'Europe peine à se priver des énergies fossiles dans le chauffage des bâtiments et les transports.

l'industrie européenne devrait être autorisée à émettre plus longtemps du CO2 et à un coût moindre que ce qui était prévu jusqu'à présent
l'industrie européenne devrait être autorisée à émettre plus longtemps du CO2 et à un coût moindre que ce qui était prévu jusqu'à présent ( Kirill KUDRYAVTSEV / AFP/Archives )

Entre la crise énergétique liée à la guerre au Moyen-Orient et la canicule historique qui s'est abattue sur l'Europe, les défenseurs de l'environnement poussent pour que l'UE maintienne des ambitions climatiques élevées.

Mais depuis deux ans à Bruxelles, la tendance est plutôt de répondre aux préoccupations des industriels, en souffrance face à la concurrence de la Chine et aux droits de douane des États-Unis.

La bataille s'annonce donc âpre entre les partisans d'ETS, comme l'Espagne, la Suède, la Finlande et le Danemark, et ses détracteurs, à savoir la Pologne, la République tchèque ou l'Italie, des pays aux économies plus carbonées.

Entre ces deux camps, la France va être "un État pivot dans les négociations", estime Phuc-Vinh Nguyen, expert de l'énergie de l'Institut Jacques-Delors, qui considère que Paris a intérêt à "sauvegarder un ETS fort" pour mettre en avant son électricité nucléaire décarbonée auprès des investisseurs.

Bruxelles avance par ailleurs prudemment sur l'extension de son marché du carbone à de nouveaux secteurs.

L'exécutif européen propose d'intégrer "graduellement" le secteur des incinérateurs de déchets à ETS, avec une possibilité de dérogation jusqu'en 2035 pour les Etats s'ils remplissent des objectifs de recyclage ou disposent déjà d'une taxe nationale équivalente.

Concernant l'aviation, face à la forte pression des compagnies aériennes et aux réticences de certains États, dont la France, la Commission a renoncé à intégrer l'ensemble des vols de l'UE vers l'international à son marché du carbone.

A la place, elle plaide pour une solution "régionale" à partir de 2029: l'intégration de vols qui atterriront à une distance maximum de 5.000 kilomètres par rapport au "centre de l'Europe". Un vol depuis Francfort vers Dubaï ou Istanbul serait couvert par ETS, mais Francfort-Tokyo ne le serait pas.

Au milieu de ces négociations, une victime collatérale de ce bras de fer pourrait être "l'ETS 2", c'est-à-dire l'extension prévue en 2028 du marché du carbone au transport routier et au chauffage des bâtiments, qui pourrait encore être reportée, voire enterrée.

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