A Nice, l'invraisemblable campagne municipale vire au mauvais film
Le duel entre Christian Estrosi et Eric Ciotti à Nice s'annonçait sans merci mais l'enquête sur la tête de porc retrouvée devant son domicile met le maire en grande difficulté, alimentant des soupçons de complot qu'il dément et transformant la campagne en scénario de mauvais film.
Depuis des mois, les coups fusent entre les deux frères ennemis, anciens piliers des Républicains qui incarnent désormais la fracture de la droite classique, l'un ayant choisi le macronisme et l'autre une alliance avec le Rassemblement national.
Accusations, petites phrases, "bilan noir" de l'adversaire, transfuges d'une équipe à l'autre, vidéos désobligeantes, tweets assassins et débats télévisés virant au "combat de coqs", selon l'expression employée plusieurs fois sur les plateaux, ont monopolisé l'attention et fait passer les programmes au second plan.
Le duel a pris un tournant à la mi-février, quand un premier sondage, confirmé depuis par plusieurs autres, a donné une nette avance au député UDR de 60 ans sur le maire Horizons de 70 ans, qui brigue un quatrième mandat.
Dans ce contexte, la découverte le 27 février au soir d'une tête de porc accompagnée d'une affiche barrée du mot "connard" avec une étoile de David devant le domicile de Christian Estrosi, fervent partisan d'Israël et dont l'épouse est juive, a d'abord provoqué un rare moment de communion dans la condamnation unanime d'un acte aux relents antisémites.
En moins d'une semaine, deux suspects tunisiens ont été interpellés, mis en examen et placés en détention provisoire. Et quand le téléphone de l'un des suspects a révélé des communications avec une proche collaboratrice de M. Estrosi, ce dernier a dénoncé une tentative d'infiltration de sa campagne.
"Paysage de caniveau"
Mais l'enquête s'est encore accélérée mercredi avec les garde à vue de deux hommes et deux femmes, parmi lesquels plusieurs connaissances de M. Estrosi, dans le cadre de l'information judiciaire ouverte, entre autres, pour provocation publique à la haine ou à la violence à raison de la religion ou violences aggravées visant un élu public.
Les deux hommes étaient encore en garde à vue jeudi soir. L'un d'eux est un policier de la Direction de la surveillance du territoire (DST) à la retraite, 79 ans, reconverti en détective privé.
Selon plusieurs sources proches du dossier interrogées par l'AFP, l'enquête semble écarter toute implication étrangère et s'orienter vers une manipulation émanant du camp Estrosi, sans qu'il soit possible de dire à ce stade si le maire lui-même était au courant.
Jeudi après-midi, M. Estrosi a convoqué la presse pour "tordre le cou à la rumeur" et dénoncer "une machination absolument ignoble". Livide, il a insisté: "je veux connaître la vérité, et plus vite elle arrivera, mieux ce sera", et mis en garde contre "les risques qui pèsent sur la ville de Nice quand on tente de manipuler, d'infiltrer le premier magistrat de la ville".
En début de soirée, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées devant sa permanence de campagne pour un dernier meeting, où il est apparu revigoré. "Ils ont tout fait dans cette campagne, ils l'ont saccagée parce qu'ils savaient que nous avions un bilan extraordinaire", a-t-il lancé, en parlant du camp Ciotti.
Si plusieurs militants interrogés estimaient impossible toute implication de l'équipe Estrosi pour la tête de porc, un sympathisant de 77 ans, banquier d'affaires à la retraite, a reconnu en avoir eu l'intuition dès l'annonce de la macabre découverte: "C'est vraiment bête, mais il a pu être mal conseillé, ou des gens ont pu agir dans son dos".
A gauche, c'était la consternation. "Le ridicule est en train de tuer la ville de Nice", a lancé Juliette Chesnel-Le Roux, tête d'une liste PS-PCF-écologistes, en dénonçant "un paysage politique de caniveau".
"La lutte contre l'antisémitisme est instrumentalisée par des opportunistes qui prétendent combattre ce fléau mais le renforcent en semant la suspicion. Irresponsables", a écrit sur la plateforme X Olivier Salerno, responsable local de LFI et n°2 sur la liste de LFI-Viva menée par Mireille Damiano.
Chez Horizons, le parti de Christian Estrosi et d'Edouard Philippe, silence radio. Seul un cadre du mouvement a souligné que cette affaire "salissait toute la classe politique" et que c'était "démoralisant pour les citoyens".
Eric Ciotti continuait lui sa campagne comme si de rien n'était.
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